Grosse critique ce coup-ci, il m'a bien fallu quelques jours pour en venir à bout ! ^^

 

Un livre découvert quand j'étais jeune, puis étudié à l'IUFM... que j'ai appris à aimer un peu en tant qu'adulte.

De qui est-ce ? Jean-Claude Mourlevat
Quelle édition ? Pocket jeunesse

Sous quelle forme ? Roman d'un peu plus de 150 pages, découpé en petits chapitres assez courts, qui font parler chacun un personnage différent.

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Pour quel niveau ? cycle 3, en théorie.
Je n'ai pas encore eu l'occasion de tester personnellement en classe, mais, pour être honnête, je ne pense pas que je le ferai un jour, si ce n'est en proposition de lecture libre. J'ai recueilli pas mal d'avis d'élèves qui m'ont donné une idée des réactions des enfants de CM1-CM2 sur le sujet.

De quoi est-ce que ça parle ?

Première partie du livre, annoncée par une citation du Petit Poucet.

L'histoire commence avec le récit de l'assistante sociale qui raccompagne Yann Doutreleau, dix ans, chez lui. Elle sent qu'il y a un malaise, mais n'insiste pas. Avec les récits qui suivent, ceux des parents, on s'aperçoit que le milieu familial n'est pas des plus joyeux, loin de là. Yann a six frères ainés, tous jumeaux. On enchaine donc ensuite sur le récit de deux des frères qui racontent que Yann descend écouter ses parents durant la nuit. Il revient, paniqué, disant à ses frères qu'ils doivent fuir car leurs parents leur veulent du mal. C'est la nuit et il pleut, mais les grands frères obéissent presque sans discuter. La suite du livre est racontée tantôt par les frères de Yann, tantôt par ceux qu'ils rencontrent (un chauffeur routier, une boulangère etc.) Les enfants marchent à n'en plus finir, tentant de ne pas se faire remarquer.

Puis arrive la seconde partie, annoncée avec une nouvelle citation du Petit Poucet portant sur l'ogre. Yann entraine ses frères vers l'océan en suivant la voie ferrée puis en prenant le train alors qu'ils n'ont pas un sou pour payer les billets. Nous avons le récit des frères mais aussi de nouveaux personnages qui ont, ou non, rencontré les enfants, mais qui y sont liés d'une façon ou d'une autre. (une étudiante, une retraitée etc.)

Enfin, Yann et ses frères arrivent à l'océan. L'ennui, c'est qu'ils ont l'idée de trouver refuge dans une des maisons qui borde la côte. Or, la personne chargée de surveiller cette maison décide de les y enfermer sur l'ordre du propriétaire qui n'a aucun scrupule à punir ainsi les "voleurs". Les frères se retrouvent piégés à l'intérieur., dans le noir A la fin du livre, la police, alertée par les parents, retrouve les petits à demi morts de soif, de faim et de froid dans la maison. Lorsque l'histoire se termine, les six grands frères sont raccompagnés chez les parents, mais Yann a disparu.

Enfin, on obtient le récit de Yann qui explique ce que ces parents ont pu dire qui a justifié la fuite... je laisse le suspense. Puis on a un dernier récit dans lequel on apprend ce qu'est devenu Yann.

Quelles pistes pédagogiques ?

* Le point de vue. Chaque personnage raconte une partie de l'histoire, en général le moment où il a rencontré les enfants. Tous les passages étant liés, certains se recoupent. Par exemple, au début du livre, on a la vision de l'assistante sociale qui souhaiterait entrer chez Yann pour parler à sa mère et le point de vue de cette dernière, ensuite, qui raconte qu'il était hors de question de laisser entrer l'assistante sociale. Même chose un peu plus loin, lorsque les enfants volent de la confiture : on a carrément un passage ou la grand-mère à qui appartenait le pot, n'a toujours pas compris qu'il s'agissait des enfants. Intéressant, donc, avec la possibilité de faire écrire de nouveaux points de vue aux élèves, par exemple celui de Yann qui n'est évoqué qu'à la fin du livre.

* Le registre de langue. Qui dit narrateurs différents, dit façon de s'exprimer différentes. En revanche, si on a du langage réellement familier (voir grossier), pas trace d'un langage réellement soutenu. Certes, en intégrer dans l'histoire n'aurait pas été facile, mais je ne peux que trouver cela dommage, ça aurait permis d'aller au fond du sujet. Et quitte à lire des textes mal écrits, autant en profiter pour lire aussi de jolies tournures de phrases, non ?

* Le lien avec le Petit Poucet. Honnêtement, sans les citations, je ne sais pas si j'aurais fait le lien spontanément. Au final, ce n'est pas ce qui ressort le plus. Mais la référence est bien là, il s'agit d'un conte remanié en version moderne. On a donc deux citations du conte de Perrault qui annoncent les deux parties. Il peut être intéressant de faire le parallèle avec les enfants : les six frères et le tout petit, qui va espionner les parents et surprend leur conversation et qui servira de guide. Le long chemin semé d'embuches, puis la maison de l'ogre dans laquelle se trouvent des lits de petites filles. En revanche, on peut aussi relever les différences : c'est Yann qui décide de fuir, les frères ne cherchent pas à retourner chez eux mais à s'éloigner, la fin ne ressemble en rien au conte...

* Le texte est résistant. Du fait de l'alternance des narrateurs, tout n'est pas toujours dit. Il y a des implicites, des sous-entendus, on découvre certaines choses quelques pages plus loin... La confusion entre les enfants et les chatons semble expliquer l'histoire et est remise en cause à la fin. C'est un roman très riche, qui est loin de pouvoir se lire linéairement. Il force à faire un travail de compréhension assez poussé. Certains enfants concluent malheureusement par "j'ai rien compris", à étudier en détail, donc.

* Le thème de la différence et de la pauvreté. Yann n'est pas comme les autres : physiquement, il est décrit comme étant une "miniature", il a la taille d'un enfant de deux ans alors qu'il en a dix. De plus, il est muet, communiquant avec ses frères par gestes ou par simple échange de regard. A cela sont ajoutées des caractéristiques qui peuvent sembler un peu "magique" comme le fait de se repérer facilement ou d'être le seul à toujours distinguer ses frères jumeaux. Il est dit clairement que ses parents ne le supportent pas, à cause de ces différence. De quoi provoquer un débat sur ce thème !

La famille est également différente des autres, de part sa pauvreté et son manque d'éducation. Les parents sont qualifiés de "moyenâgeux" par la police, les habits de Yann sont jugés très durement par l'assistante sociale. La présence de cette dernière montre d'ailleurs de suite à quel point les enfants sont en détresse avec ces parents qui ne s'occupent pas correctement d'eux. Seul Yann ne semble pas en échec scolaire et c'est d'ailleurs ce qui le fait être en décalage par rapport à ses parents. Le livre propose une vision assez cruelle de la vie que peuvent avoir certains enfants. A creuser, lorsque l'on voit dans certaines école les enfants se moquer de leurs camarades qui ne sont pas comme eux.

Nombreuses pistes pédagogiques cycle 3 : ici (clic)
Un exemple de rédaction de suite, par une élève de CM1 : ICI (clic)
Des réactions d'élève sur le livre : ICI (clic)
A noter qu'il existe un spectacle tiré du livre : ICI (clic)

Des points négatifs ?

* C'est sinistre. Et pas qu'un peu. On aurait pu s'imaginer que l'auteur, en s'inspirant du conte, aurait au moins eu la bonté de nous proposer une fin heureuse ou de nous en tirer une jolie morale. Mais là, qu'a-t-on ? Yann abandonne ni plus ni moins ses frères à ses parents. Le récit est suffisamment réaliste pour qu'on se doute que la vie familiale reprendra comme avant et que rien n'aura changé pour eux. Yann se retrouve à nouveau sur les routes, il a réussi à embarquer à bord d'un bateau, mais, encore une fois, il faudrait être bien naïf pour s'imaginer qu'il s'en sortira, non ? Si encore l'auteur nous avait mis quelques pointes de fantastique, on aurait pu y croire, mais là, on vient de passer 150 pages dans la boue et le froid, alors personnellement j'ai beaucoup de mal à me réjouir de cette fin soit-disant heureuse.

La morale ? Chacun pour soi ? Yann tente de sauver ses frères mais n'y parvient pas, on ne saura jamais ce qu'il en pense. Par contre, à la fin, il sourit, alors que juste avant, l'un de ses frères se débat pour tenter de le retrouver. Cela me laisse perplexe. J'ai presque l'impression que le petit s'est servi de ses frères, ni plus ni moins, pour détourner l'attention, et s'en sortir, lui. Au moins, dans le Petit Poucet, les frères retournent chez leurs parents avec le trésor de l'ogre. Il y a une évolution, heureuse. Là, rien de tout cela : pourquoi avoir soudainement abandonné le conte ? On se croirait davantage chez Andersen que chez Perrault !

* L'histoire est difficile à comprendre et à suivre pour des élèves d'une dizaine d'années. Le fait de passer d'un personnage à l'autre n'est déjà pas évident en soi. A partir du moment, où, en plus, ces personnages s'expriment en partant du principe que l'on sait de quoi ils parlent, cela devient très difficile à suivre. En tant qu'adulte, on fait facilement le lien avec la fuite des enfants, on est capable de trier les informations, mais des enfants rencontrent plus de difficultés. Le récit du commerçant, par exemple, qui commence par ce qu'il fait le matin en se levant, le fait qu'il prépare ses sandwichs, nous sort de "l'affaire Doutreleau" un court instant. Beaucoup de personnages sont ainsi dans leur monde, forçant le lecteur à faire lui-même les liens, parfois implicites, avec les héros. Il faut sans cesse trier les information faisant avancer l'"enquête" et les divagations des témoins qui ont une fâcheuse tendance à raconter leur vie. Difficile, pour des enfants de cycle3, de s'y retrouver.

* Il y a peu d'action. Les enfants fuient, certes, mais au final, les grandes scènes d'action se résument à quitter le chauffeur routier qui est prêt à les dénoncer, marcher avec des escarpins et frauder dans le train... Pas vraiment de quoi trépigner devant son livre. Même la fin, alors qu'ils sont enfermés, laisse un sentiment d'impuissance désespérante. Yann arrive à téléphoner à ses parents, mais c'est bien la seule chose qui mette un peu d'action. Certes, l'alternance des narrateurs permet de garder le rythme, mais autrement, voir marcher ces petits peut vite devenir ennuyant.

* Je trouve difficile de s'accrocher réellement aux héros. Évidemment, on est humain, on s'inquiète et on plaint les pauvres enfants qui fuient en pleine nuit leurs propres parents. Mais au-delà de ça, Yann et ses frères sont assez creux. Yann, à la rigueur, a été bien décrit : il a quelques particularités que j'ai déjà évoquées. Mais elles donnent davantage l'impression que l'auteur a voulu coller au conte qu'autre chose : en soi, qu'est-ce que cela apporte à l'histoire ? On se demande presque pourquoi les frères suivent le petit, du coup. Quant à eux, on a juste droit à des clichés sur les jumeaux, les plus jeunes qui pleurnichent, ceux qui sont plus "durs"... rien de bien profond.

* Le registre de langue est certes l'un des intérêts de ce livre, car il varie d'un personnage à l'autre, mais, justement, on en vient à quelques termes pas bien jolis. Ce peut être un peu dérangeant de lire des "Y fait ça pour emmerder le monde...". De même avec les tournures de phrases " A cause que c'est un avorton ? ", parfois, on pourrait se passer de ce genre d'expression. Heureusement, la plupart des personnages s'expriment correctement.

* C'est très beau et très émouvant... pour un adulte ! Je crois que le drame que vivent ces enfants, très réaliste, laisse finalement les élèves assez détachés. Ils ont du mal à s'identifier, sont plus préoccupés par le sens que peut avoir l'histoire et ne perçoivent pas du tout le poésie du conte. Ils trouvent cela souvent long et ennuyant, parce qu'au fond, on sent que tout est perdu d'avance et que les héros ne font que marcher pour s'en sortir.

* J'ai lu quelques commentaires disant qu'il y avait des passages comiques. Je reste perplexe. De l'humour noir, à la rigueur (voir dernier extrait), mais de là à dire que c'est parfois drôle... on rit jaune, à la rigueur, mais ça n'amuse pas vraiment les enfants, l'histoire est trop sombre pour cela.

En conclusion ?

Beaucoup de pistes pédagogiques à exploiter. Sur ce plan là, c'est un roman très riche. Malheureusement, je trouve que si l'on se place deux minutes du point de vue de l'élève... quel ennui ! Le thème n'est déjà pas gai, mais même la fin rattrape difficilement cette ambiance pesante. Pour couronner le tout, il est bien difficile de comprendre l'intégralité de l'histoire lorsqu'on a seulement dix ans. Après on s'étonne que les enfants prétendent ne pas aimer lire ! C'est donc un beau livre pour un adulte, peut-être à conseiller à partir du collège, mais que j'éviterais finalement pour le cycle 3, car trop complexe.

Quelques lignes ?

Extrait P.15 (récit de Nathalie Josse, trente-deux ans, assistante sociale)

Il a lâché ma main et s'est glissé dans le petit espace entre sa mère et la porte. Mais avant de disparaître, il a fait une chose étrange et que je n'aurais jamais crue possible. Il ne s'est pas retourné, il a juste fait pivoter sa tête par-dessus son épaule. Cela n'a pas duré plus de trois secondes. Mais cette image s'est fixée dans mon esprit, s'y est inscrite avec plus de précision que n'importe quelle photographie. Depuis, je revois sans cesse ce visage enfin levé vers le mien, ces yeux plantés droit dans les miens. J'ai eu la sensation troublante d'y lire avec autant de netteté que s'il avait parlé. Et pourtant il ne disait rien, ne bougeait pas. J'y ai lu un reproche, d'abord :
- Bravo, vous avez fait du joli travail !
Mais tout de suite après un remerciement :
- Vous avez été gentille avec moi et puis vous ne pouviez pas savoir.
J'essaie de me persuader qu'il n'y a eu que cela, mais je sais bien que c'est faux et que ces yeux disaient autre chose. Criaient autre chose. Et ce qu'il criaient c'était : AU SECOURS !
Je ne l'ai pas compris ou je n'ai pas voulu le comprendre. Je me suis dit qu'on verrait ça plus tard, que cela faisait partie des choses qu'on peut remettre au lendemain. Mais il n'y a pas eu de lendemain.

 

Extrait P.90 (récit de Colette Faure, retraitée, soixante-huit ans)

Me dites pas, avec le nombre de chemins qui existent, de routes, d'autoroutes et le reste, on se demande pourquoi ils éprouvent le besoin de marcher là. Mais je commence à avoir mon idée. Ils marchent là : une, parce que c'est tout droit, et deux, parce que au bout il y a toujours une gare. Ça leur fait deux certitudes et ça repose. En général, c'est des personnes seules. Ça va tête baissée, à broyer du noir. Enfin je suppose. Quand on marche tout seul le long d'une voie ferrée, c'est pour quoi faire, si c'est pas pour broyer du noir ?
Parfois j'ai envie d'ouvrir ma fenêtre et de leur brailler : "Ça s'arrangera pas, votre affaire ! Couchez-vous plutôt sur le rail, le prochain passe dans cinq minutes ! Vous serez tranquille comme ça !" Ça me fait rire toute seule. Je suis pas méchante, juste un peu taquine. On se distrait comme on peut. Ça m'est venu avec l'âge. J'étais pas tordue comme ça avant, il me semble...
Je le fais pas quand c'est des jeunes. Et surtout si c'est la nuit. Ceux-là sont passés à onze heures du soir."

impassible